Premiers de cordée
Visibles à des kilomètres à la ronde, les montagnes, ces « monstres cosmiques » autant majestueux qu’effrayants, ont forgé l’imaginaire et le tempérament des Isérois. La conquête des sommets commence ici bien avant l’invention officielle de l’alpinisme. Récit.
exploit
Le mont inaccessible
Dès 1492, tandis que d’autres se préparent à découvrir l’Amérique, le Lorrain Antoine de Ville, réussit dans le Trièves la première ascension mondiale d’une montagne, le mont Aiguille, au moyen d’échelles de bois ! Cet obélisque de calcaire détaché du Vercors, culminant à 2 087 mètres de hauteur, était pourtant réputé inaccessible, inspirant par sa forme étrange toutes sortes de légendes. Cet exploit acte la naissance de l’alpinisme, ainsi que le commencement d’un irrésistible besoin de conquête des sommets.
Pionnier
« Je découvris un îlot de verdure suspendu en plein ciel peuplé de lys, d’oiseaux parfumés et de chamois célestes dont on se demande s’ils ont été amenés là par des aigles… Le plus beau lieu que je vis jamais »,
Antoine de Ville Duc de Lorraine
De conquêtes en conquêtes
Au XVIIIe siècle, dit des Lumières, ce monde givré et féérique va devenir un sujet d’étude scientifique. Des gentlemen en redingote bardés d’instruments de mesure viennent arpenter les massifs de la région, tel le physicien et naturaliste genevois Horace Bénédict de Saussure, pionnier de la géologie alpine. En 1787, le récit de ses premières ascensions au mont Blanc fera date. À mesure que les miasmes de la révolution industrielle noircissent le ciel et les poumons des citadins, l’eden alpin devient synonyme de pureté originelle, attirant une élite fortunée en quête de vertige.
Des noms restés dans l’histoire
En 1877, Pierre Gaspard, chasseur de chamois de Saint-Christophe-en-Oisans, et son fils, escortent ainsi le jeune Boileau de Castelneau jusqu’au Grand Pic de la Meije, encore inviolé.
Le deuxième plus haut sommet des Écrins (3 983 mètres) est convoité par les alpinistes du monde entier, et les Gaspard, en le vainquant, vont entrer dans la légende.
Peu de temps auparavant, non loin de là, leur ami Henry Duhamel vient d’inventer le ski sur les pentes de Chamrousse.
Gaspard de la Meije
Refuge du promontoire
Il fonde, avec quelques autres passionnés, la section iséroise du Club alpin français, qui va construire des refuges d’altitude un peu partout dans le massif des Écrins : l’abri du vallon de Bonnepierre et le refuge du Carrelet ouvrent dès 1879, suivis par celui de la Lavey et celui du Chatelleret… Le premier refuge du Promontoire, accroché à l’arête montant à la Meije, à 3 100 mètres d’altitude, est quant à lui édifié en 1901 !
L’ingéniosité technique au sommet
L’aménagement de la montagne va connaître un nouveau tournant grâce à l’invention d’un autre Isérois d’adoption, Jean Pomagalski. Son premier téléski à perche artisanal, installé à l’Alpe d’Huez sur les pentes de l’Éclose, monte les skieurs sur 215 mètres et 64 mètres de dénivelé ! Un siècle plus tard, Poma, l’entreprise qu’il a créée, équipe les pentes du monde entier avec des engins toujours plus performant.
Et demain…
Au XXIe siècle, l’ère des grandes explorations est bien révolue. L’appel des cimes n’est plus réservé à une élite aventureuse. Plus accessible, la montagne attire toujours davantage pour sa fraîcheur et ses promesses de reconnexion avec la nature.
Mais le climat change à vue d’œil et le grand défi est maintenant de préserver ce qui fait l’attrait et la beauté de ces vastes espaces d’altitude. Entre canicules et crues torrentielles, les glaciers fondent et la neige se fait désirer. Les stations d’altitude doivent se réinventer en dehors du tout‑ski pour arriver à vivre toute l’année.
Les initiatives et les idées ne manquent pas ! Depuis 7 000 ans, les populations alpines ont toujours su s’adapter et déplacer les montagnes face aux défis qui se posent à elles…