Les cerfs en font tout un brame
Le début de l’automne est la période idéale pour se rapprocher de la faune sauvage en Isère : les soirées encore douces autorisent de longs affûts pour tenter d’observer, en toute discrétion, les amours des cerfs et des biches en forêt. Avec patience… Et un peu de chance aussi.
Cette fin d’après-midi d’automne, François Ruby nous accueille au bord du Guiers Mort près du village de Saint-Pierre-de-Chartreuse. Notre guide nous a déjà informés par courriel des précautions à observer pour la soirée : de bonnes chaussures et des vêtements chauds, une cagoule pour cacher notre visage, pas de couleurs voyantes, pas de parfum…
Le cerf, animal farouche s’il en est, exige de notre part une discrétion absolue pour se laisser observer. Il sait mobiliser sa vue à 300 degrés, son ouïe et son odorat pour détecter de loin une présence supposée ennemie et notamment humaine.
Même si la période du brame le rend plus facile à approcher, nous devons mettre toutes les chances de notre côté pour espérer voir le mythique animal.
Le vent est de notre côté
Le rappel des consignes n’est pas de trop. Certains ont oublié la cagoule pour masquer le visage, d’autres arborent des couleurs que le cerf redoute, le jaune et le bleu en particulier.
François évoque aussi l’organe de Jacobson : particulièrement développé chez le cerf, il lui permet de détecter les phéromones ainsi que d’autres signaux chimiques présents dans l’environnement.
Le guiers mort
Notre guide nous entraîne au pied d’une forêt. Mais nous ne sommes pas seuls. Un couple nous a devancés avec son chien et le cerf aura tôt fait de déguerpir à leur approche. François sort son plan B : nous allons remonter la rivière sur quelques centaines de mètres et grimper dans la forêt plus loin par un autre chemin.
Il s’assure toutefois que le vent est de notre côté en vérifiant la direction d’un ruban vert sorti de sa poche. Et le vent souffle ce soir, anormalement chaud. Venant du sud-ouest, il dispersera nos odeurs loin du mufle du cerf. Si cerf il y a.
Trois cerfs la veille
La montée en forêt s’effectue dans un silence quasi religieux. Nous nous suivons tous les six d’un même mouvement, comme en pèlerinage. Au-dessus de nous, conifères et feuillus se balancent au gré des rafales, le chant de leur feuillage se mêle à la chanson du torrent en-dessous. De gros champignons orange balisent notre sentier. Nous nous extirpons de la forêt pour longer une prairie grasse, où François a vu la veille pas moins de trois cerfs ensemble.
Nous avons tellement envie de voir l’animal que le moindre mouvement entre les arbres titille notre imagination.
Arrivés accroupis derrière une vieille ferme abandonnée, nous scrutons tout autour de nous champs et bois avec nos jumelles. Et là, sur la pente en face, dans la pénombre naissante, ces trois formes brunes ! La fièvre monte soudain d’un cran, la joie est prête à éclater… Mais non, ce sont trois chèvres domestiques qui broutent tranquillement l’herbe humide.
Naturaliste
« J’essaie ici, dans cette nature quasi intacte, de transmettre ma passion du vivant. »
François Ruby Accompagnateur nature
Sous le sommet culminant de la Chartreuse
Cette fausse joie ne nous désarme pas. Nous rejoignons maintenant des broussailles, zigzaguant entre les pierres branlantes d’une ruine pour atteindre notre nouveau poste de guet : deux immenses frênes en bout de prairie. C’est là que nous dressons le filet de camouflage derrière lequel nous nous serrons les uns contre les autres, assis dans un confort précaire. Nos regards convergent à travers les mailles vers l’ouest, où la silhouette de Chamechaude, le sommet culminant de la Chartreuse, se détache dans le ciel orangé du soir. Une demi-heure se passe, une demi-heure d’espoir fébrile que le vent dissout peu à peu.
Nous levons le camp sans mot dire pour retourner en forêt. Et faire contre mauvaise fortune bon cœur : notre guide tire du sac un délicieux cake aux noisettes fait l’après-midi même. Nos petites lampes, rouges pour ne pas effrayer les bêtes, s’allument autour d’un thé fumant. À voix basse, François nous parle du cerf, de son amour pour la nature et les grands espaces. L’appel d’une chouette hulotte résonne au loin. Cette fois, la nuit est bien tombée.
Trois cris dans la nuit
L’obscurité est notre amie. Nous allons profiter du noir total pour regagner la prairie et grimper jusqu’au sommet près d’une ferme, habitée celle-ci. Les lumières du village de Saint-Pierre-de-Chartreuse scintillent en-dessous, elles tremblent dans le vent décidément têtu. Et si c’était lui, le trouble-fête ? Ce vent chaud, anachronique (il doit faire encore près de 20 degrés), a peut-être dissuadé les cerfs de se montrer ce soir. Il reste des questions sur le comportement des animaux que des années de sorties sur le terrain n’ont pas encore réglées.
Mais la nature n’a pas dit son dernier mot. Un long cri caverneux a soudain déchiré la nuit, suivi de deux autres, plus brefs. Trois cris pour glisser un frisson sur l’échine. Nous ne voyons rien, nous imaginons tout : la bête se tient en face, de l’autre côté de la route, un grand mâle certainement couronné de bois immenses vient de bramer. Il a rappelé à sa biche qu’il avait gagné ce soir à ce jeu de cache-cache avec les humains.
Nous n’entendrons rien d’autre. Pas même le vent, qui cède maintenant sa place à la pluie. Une pluie fine et tiède, comme un rideau supplémentaire entre les animaux et nous. Il est temps de redescendre. Une autre fois, nous reviendrons arpenter la nuit pour nous frotter à ces sensations d’intimité avec le mystère. Et tenter de le percer.